La critique musicale face au disque, émergence d’une critique sans sujet (XIII)

La revue Disques, une première en France (IV) – Robert-Sigl, la résistance des auteurs

Qui est Robert-Sigl ? Difficile de répondre au stade où en est resté notre recherche : les biographies manquent cruellement et les articles le concernant sont inexistants, tout comme les thèses universitaires. Il a cosigné en 1933 avec Henry-Jacques, le n° 2 de « Phono — Radio — Photo Et Mon Disque Réunis1, collaboré au magazine Belles lettres, art et critique n° 122, signé deux livres en 1924, l’un consacré à Colette3, l’autre à Anatole France4. En bref, c’est un critique réputé, proche des milieux littéraires, qu’on imagine ami de Francis Carco qu’il cite parfois au détour d’une critique5. La spéculation est peut-être un peu gratuite mais peut, faute de données objectives, servir de guide : Carco mêlait à ses essais une dimension sociologique (je pense au travail d’enquête qu’il réalise lorsqu’il signe, avec le photographe René Jacques, son livre Envoûtement de Paris), Robert-Sigl n’hésite pas à évoquer « les Faubourgs gonflés de passions rudes et simples, Faubourgs grommelant ou extasiés d’une joie d’enfant » pour parler de Germaine Sablon, chanteuse d’opérette et actrice qui s’est rendue célèbre pour son interprétation du Chant des partisans en 1943.

L’autre aspect (et non des moindres), c’est que Robert-Sigl ne parle pas des disques classiques mais plus volontiers du Jazz et des chanteurs populaires. Qu’aurait-il écrit sur un quatuor de Schubert ? Difficile à dire. Y aurait-il, déjà, une coupure entre ceux qui se consacrent à la grande musique et les autres ? La maquette du journal ne plaide pas pour cette thèse : les articles de Robert-Sigl se mêlent aux autres textes et la revue Disques semble considérer le jazz comme l’égal du classique. L’objectif, après tout, c’est de parler du disque et, subsidiairement, des événements liés à cette industrie. Mais dans le même temps, il est clair qu’une frontière se dessine entre le travail de cet auteur et celui de ses confrères, frontière qui ne tient pas aux genres traités mais à la manière dont le journaliste s’en empare. Henry-Jacques — en tant que rédacteur en chef — va s’obstiner à construire, d’article en article — mais également à travers le choix des rédacteurs —, une sorte d’encyclopédie du disque ; Robert-Sigl, au contraire, s’appuie sur les enregistrements, les livres ou les événements culturels pour tracer un portrait de son époque et nourrir ses questions personnelles6. Il s’agit bien là d’un mouvement de résistance si l’on prend au sérieux les conclusions de l’article de Maurice Henrion le disque au secours de la musique vivante7 : remplacer le concert par le disque, ce dernier, à en croire l’auteur, offrant des gages de qualités incomparablement supérieurs.

 

[…] Ne savons-nous pas par expérience que, lorsqu’une exécution nous vient par T.S.F., nous reconnaissons un disque par la perfection de sa musicalité ? Si la seule différence est à l’actif du disque, on se demande en vérité pourquoi on se défendrait de le préférer définitivement.

On pourra parler d’ambiance, d’atmosphère de la salle de concert… d’accord ; il y a un peu de tout là-dedans : de l’émotivité extra-musicale de la paresse et même une pointe de snobisme. Une ferme volonté de bien écouter un disque, un état de grâce ou l’on se placerait pour recevoir un message sonore que l’on peut croire vous être personnellement destiné, n’est-ce pas mieux encore ?

Nous sommes de ceux qui ne rougissent pas d’avouer leur émotion, jusqu’aux larmes, à l’audition de certains disques comme l’adagio du quatuor de Debussy, la mort de Boris… Et même celle de Don Quichotte.

Jamais une plus belle occasion n’aura été offerte à la musique de tous les temps de mettre de l’ordre dans ses archives. Jamais la musique vivante, qui se meurt d’étouffement, n’a eu loisir de reprendre, sans préjudice pour personne, la place qui lui revient dans les concerts actuels. La multiplication des disques, à des prix défiant toute concurrence, s’adressant à une masse qui doit être éduquée — des concerts de musique vivante s’adressant à une masse une fois éduquée — voilà ce que pourrait réaliser le disque.

Ce serait très simple… Il suffirait tout simplement que chaque chose fût à sa place.

Ces inquiétantes prédictions sont réalisées sous le couvert de la défense de la musique contemporaine, écrasée par les concerts historiques. Robert-Sigl, dans un article de mars 1935, défendra au contraire l’importance du concert :

Nous nous souviendrons longtemps de cet été de 1933 où nous fut révélé dans la salle Pleyel le jazz Ellington. Nous connaissions depuis longtemps les disques enregistrés par ce groupement Mais c’était là de la « vraie réalité » : nous ne le voyions plus d’après des photographies. C’était lui-même en pleine lumière8.

On a parlé, à propos de Robert-Sigl, de résistance, cela ne veut pas dire qu’il soit à proprement parler en porte-à-faux par rapport aux fantasmes environnants ni qu’il passe totalement à côté du disque. S’il l’avait été, il n’aurait sans doute pas pris place aux côtés d’Henry-Jacques. Il est clair qu’à sa manière, Robert-Sigl croit au disque, à son importance historique. Mais il le voit bien plutôt comme un lieu de mémoire, une photographie sonore qui conserve la trace « des voix chères qui se sont tues9. » Il y a, dans son écriture, une forme de nostalgie prégnante, l’objet évoqué à demi-mot disparaissant dans l’ombre à la manière des visages entrevus sur les manèges des fêtes foraines dont on ne conserve au matin qu’un très vague souvenir10.

On comprend mieux, dès lors, son article Foire aux puces et phono11. Sous le couvert d’un simple reportage, il se penche sur le destin des antiques lecteurs de disques, témoins d’une époque révolue, posés là « plein de gloire comme les canons d’Austerlitz, la baignoire de Marat, les fusils du ˝Roi des Montagnes˝, les serrures de Louis XVI ou les guêtres de Félix Faure ». L’évocation de ces machines laissées à l’abandon « près des tas de ferrailles usagée qui ont servi de méditation à tant de philosophes » renvoie directement aux voix qu’ils sont censés nous restituer. Il y viendra plus tard.

Cette sorte de peinture sociale se retrouve également dans le très beau texte consacré à Damia12. Là, c’est « la peine des faubourgs, la Révolte généreuse, la passion sans réticence » qui est évoquée, et puis « l’angoisse du troupeau rabattu des filles, les soirs de rafles […], les matelots, les haleurs, les paysages marins […] la douleur des mères et des amantes, celles des pierreuses sur leur asphalte domestique, des coupables plaintifs, des délinquants sentimentaux [et] les louches guinguettes de banlieues. »

Robert-Sigl envisage le disque comme une sorte de témoin d’un monde entrain de mourir. Il parle peu des œuvres, préférant, à travers les chanteurs et les chanteuses, évoquer une population bariolée, des villes en pleines mutations, des quartiers fantômes. Aux œuvres elles-mêmes, il préfère les titres, comme s’ils possédaient un pouvoir de suggestion démesuré  :

Des titres : Pour un mot, Tu m’oublieras, Pour en arriver là, La Suppliante, Tes yeux, La tête d’un homme, on ne lutte pas contre l’amour, Amour de minuit, J’ai l’cafard, L’orgue, J’ai peur, Les rosses, Ne dis rien, Les goélands, J’ai bu, Roule ta bosse, La chanson des flots, En maison, La fille aux matelots, Les Inquiets, De Profundis13

Il y a de l’incantation dans le procédé qui vise à égrener, à la manière d’un inventaire poétique, une liste de chansons. Le procédé, d’ailleurs, emprunte à la poésie lorsqu’il cultive l’art de la suggestion en jouant sur les sonorités des mots et les images qu’elles convoquent.

J’ai évoqué tantôt la dimension nostalgique de ses textes et l’on aurait assurément tort de la prendre pour un simple effet de style. C’est en effet cette nostalgie qui donne du sens aux textes et qui fait de Robert-Sigl le seul critique à avoir vraiment saisi la dimension la plus essentielle du disque : une œuvre de mémoire. Car si le disque construit un patrimoine, ce patrimoine ressemble à de vastes cimetières qui, par un étrange coup du sort, accueillent désormais les vivants et les morts.

Robert-Sigl n’est pas à proprement parler un critique de disque, moins encore si l’on en juge par la direction que cette profession emprunte dès 1935. Il n’est pas non plus, même si l’on est tenté de l’en rapprocher, un nouveau Jacques Rivière. Car ce dernier se place à la jonction du public et de l’œuvre en proposant une analyse esthétique et sociale à la lumière de ses propres questions alors que Robert-Sigl tente de saisir en mots quelque chose d’un monde qui meurt et qu’il croit voir dans les reflets trompeurs de la musique de Jazz ou de la chanson française.

« Aujourd’hui, écrit-il, l’amateur de disques, dans son studio géométrique, n’a qu’à faire tourner un disque pour que surgissent devant lui Néness et Margot, ces derniers romantiques14. »

Décidément, quand une chose disparaît, il faut des auteurs pour honorer sa mémoire…

 


 

  1. Phono — Radio — Photo Et Mon Disque Réunis, n° 2, premier juillet 1933. []
  2. Belles lettres, art et critique, dir. M. landeau, Paris, 1920, n°12 : Le Loir Illustré par Ronsard, ouvrage collectif. []
  3. Robert-Sigl, Colette, Paris, Édition des Belles-Lettres, 1924. []
  4. Robert-Sigl, Anatole France, Paris, Édition des Belles-Lettres, Extrait de « Belles-Lettres » n ° 58, avril 1924. []
  5. À propos de Germaine Sablon : « Sans doute a-t-elle senti que certaines désolations étaient périmées en un temps où le plus humble gigolo, le plus timide Jésus-la-Caille connaît Baudelaire, les mots croisés, la ˝permanente˝ » Robert-Sigl, « Germaine Sablon », Disques, n° 3, fevrier-mars 1935, op. cit., p. 1. []
  6. D’où cette profession de foi, professée à l’occasion du Gala du Club du Disque et de la radio : « Dans notre souvenir, à présent, nous voyons émerger quelques personnalités plus caractéristiques ou plus singulières… Mais nous n’osons préférer, encore moins classer… ». Robert-Sigl, « Le Gala du Club du Disque et de la radio », Disques, n° 3, février-mars 1935, op. cit., p. 2. []
  7. Maurice Henrion, « Le Disque au secours de la musique vivante », Disques, n° 32, septembre 1937, op. cit., p. 2. []
  8. Robert-Sigl, « Le Jazz-Hot », Disques, n° 3, février-mars 1935, op. cit., p. 2. []
  9. C’est à peu près le titre d’un article de Guy Ferrant qui a peut-être lui aussi pensé à Verlaine. Guy Ferrant, « De quelques belles voix qui se sont tues », Disques, n° 20 et 21, Aout-septembre 1936, p. 1. []
  10. Ce n’est pas le cas dans son livre sur Colette, élément me semble-t-il assez révélateur de son rapport au disque. []
  11. Bernard-Sigl, « Foires-aux-Puces et Phono », Disques, n° 7, juin-juillet 1935, op. cit., p. 1 []
  12. Robert-Sigl, « Damia », Disques, n° 5, avril-mai 1935, op. cit., p. 1. []
  13. Robert-Sigl, ibid. []
  14. Robert-Sigl, « La Valse musette », Disques, n° 6, mai-juin 1935, op. cit., p. 1. []
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