La critique musicale face au disque, émergence d’une critique sans sujet (VII)

La critique musicale à l’ère de l’enregistrement (II) : La revue Disques, une première en France – Introduction


Le lendemain [du concert], j’emportais sur mes genoux dans un taxi sordide, le Quatuor Lener et un clarinettiste de surcroît ! Et voilà que je renouvelle à loisir l’enchantement et qu’après l’avoir goûté en moi-même j’en cherche le reflet sur les visages familiers… Mais le danger, c’est l’usure du charme, c’est de ne plus pouvoir se défendre contre la tentation d’éveiller hors de propos la docile merveille. Le disque nous installe dans une familiarité monstrueuse avec le chef-d’œuvre — ou plus exactement avec une interprétation du chef-d’œuvre. Le Quintette en la est éternel ; mais si le quatuor Lener le jouait pour moi seul, ce soir, dans mon cabinet, ce ne serait pas l’exacte interprétation qu’a fixée le disque. Chaque exécution est unique, même ce qui la rend différente de toutes les autres nous demeure insaisissable1.

François Mauriac, lorsqu’il signe cette tribune en 1936, ouvre un débat complexe qu’aucun critique musical, en ces temps héroïques, n’a osé aborder sous cet angle. Il s’agit ni plus ni moins que d’interroger le statut de l’œuvre musicale, cet « art de l’ineffable » dont parlera plus tard Jankélévitch.

Peut-être [poursuit Mauriac], ce pouvoir que nous confère le phono d’ouïr aussi souvent qu’il nous plaît ce qui ne devrait être entendu qu’une seule fois viole-t-il une loi non écrite du royaume de l’harmonie ? L’amateur de disque le sait ; il a souvent éprouvé que l’œuvre enregistrée à la longue perd de sa fraîcheur, se dessèche, que son parfum secret s’évapore2.

Il y aurait donc une véritable trahison à dénoncer, et, au passage, une imposture à questionner : la critique de disque, en ce qu’elle tente de juger d’un objet sujet à caution (l’enregistrement n’est pas la musique, mais en parlant de disque, on feint toujours de l’ignorer), pose déjà de sérieux problèmes …. Mais au delà, la diffusion massive des disques entraîne l’apparition d’une nouvelle espèce de critiques, eux-mêmes conditionnés par une nouvelle approche de la musique3. Pour le dire abruptement, la critique, jusque-là source de questionnement social et esthétique, serait menacée par la facilité d’accès aux œuvres. Ces dernières, en se déplaçant insensiblement de la partition à la cire, seraient également fragilisées, « l’ici » et le « maintenant » de la chose disparaissant sous le rouleau compresseur de l’industrie de la copie qui tente de créer une confusion entre l’objet musical — par nature insaisissable — et sa représentation sous forme d’image sonore4.

Mauriac poursuit sa critique en se faisant plus précis :

Il y a l’autre danger que dénonce Stravinsky dans ses mémoires : « L’habitude continue d’écouter des timbres altérés et parfois défigurés abîme l’oreille, laquelle désapprend ainsi à jouir du son musical naturel ». Péril qui menace surtout ceux que Stravinsky appelle avec une juste cruauté « les illettrés de la musique » dont il dit que trop souvent l’aplomb égale l’incompétence, et parmi lesquels se recrutent en grand nombre les amateurs de disques.

Ceux-là, incapables d’aimer la musique pour elle-même, ne cherchent à leur insu que sa complicité ; elle éveille des souvenirs, ressuscite des morts, fournit à chacune de leurs passions le chant dont elle a besoin. Le disque est toujours là pour orchestrer la vie secrète d’un homme qui, s’il était capable de déchiffrer au piano une partition, serait obligé de tenir compte des intentions strictes du musicien. Mais son ignorance de la technique lui permet d’abuser de l’œuvre qui lui est livrée, de la solliciter dans le sens de son désir, de l’étouffer, sous l’éphémère impureté d’une vie5.

Cet article est repris en partie par la revue Disque de février 1936. Le journal, tout en prenant ses distances avec les conclusions de l’auteur, justifie d’y avoir recours par la double nécessité de donner la parole à « un homme de qualité » et de suivre de près l’actualité du disque dont il s’est fait le porte-parole6. En déplaçant progressivement le débat musical des salles de concert au canapé du salon, la Revue Disques va en effet donner naissance à une nouvelle critique, moins littéraire et plus technique, attachée à des objets plus qu’à des œuvres7.

Mathias Heizmann

Lire la suite

  1. F. Mauriac, « Propos d’un amateur de disque », Le Temps, 31 janvier 1936, op. cit., p. 1. []
  2. F. Mauriac, ibid []
  3. « La création d’un nouvel espace pour la musique, d’un nouveau contexte d’écoute, et même d’un nouvel objet (d’une nouvelle ˝réalité˝) musical(e), appelle le développement de discours pour définir et configurer ce nouvel espace et les pratiques qui s’y inscrivent. C’est d’ailleurs tout un monde musical qui apparaît, fait de professions nouvelles (et anciennes mais redéfinies dans cette situation nouvelle), de nouvelles techniques attachées à l’événement sonore et musical, de nouveaux dispositifs d’écoute qui redéfinissent celle-ci. » S. Maisonneuve, « La constitution d’une culture et d’une écoute musicale nouvelles : le disque et ses sociabilités comme agents de changement culturel dans les années 1920 et 1930 ». Revue de musicologie, t. 88, vol. 102, n° 1, op. cit., p. 43-66. []
  4. La confusion touche tout autant le procédé qui est sans cesse présenté comme un art, « art phonographique » dont la définition reste pour le moins imprécise. []
  5. F. Mauriac, ibid []
  6. « Nous avons quelques droits à nous intituler l’organe de la ˝discophilie intégrale˝ […] parce que tout ce qui touche au disque est nôtre ». Article non signé, « M. François Mauriac, amateur de disques », Disque, n° 14, février 1936, op. cit, p. 4. []
  7. Pour Frédéric Hellouin, « la critique musicale est l’explication des œuvres de musique, le contrôle de leur valeur, l’examen de leurs beautés, leurs défauts, et, subsidiairement, de leur interprétation ». Il n’est pas inutile de rappeler que la critique de disque a renversé cette hiérarchie. F. Hellouin, Essaie de critique de la critique musicale, Cours professé à l’École des Hautes Études Sociales, Paris, A. Joanin & Cie, 1906, op. cit., p 7. []
Cette entrée a été publiée dans La critique musicale face au disque, émergence d’une critique sans sujet, 1935-1939. Vous pouvez la mettre en favoris avec ce permalien.

Une réponse à La critique musicale face au disque, émergence d’une critique sans sujet (VII)

  1. Ping : La critique musicale face au disque, émergence d’une critique sans sujet (VI) | Blog du projet Discotheka