La critique musicale face au disque, émergence d’une critique sans sujet (VIII)

La critique musicale à l’ère de l’enregistrement (II) : La revue Disques, une première en France – L’équipe de rédaction

À ses débuts, la revue Disques n’a pas grand-chose à voir avec un journal digne de ce nom : une double page, une signature, voilà pour le premier numéro daté de janvier 1935.

L’auteur des rares articles qui y figurent n’est pas issu du milieu musical. Il s’agit d’un écrivain relativement confidentiel qui déjà a publié Les Vaisseaux fantôme, un livre consacré aux voiliers. Il est rejoint, dès le troisième numéro, par Robert-Sigl1, critique semble-t-il réputé, auteur de deux ouvrages, l’un consacré à Colette, l’autre à Anatole France. Si l’on excepte deux autres signatures passagères, l’équipe en reste là pour l’année 1935.

En 1936, le journal prend de l’ampleur. Il change de format en octobre, mais voit son équipe grossir dès février 1936 avec Paul Dambly et Jean Cléry. Viendront ensuite Maurice Henrion et Laurent Francisque en mars, Richard de Guide, Roger Devigne et louis Louis Laloy en mai, Raymond Berner en juin, Guy Ferrant en juillet, Maurice Dalloz en août, Geza Hait, Henry Mouquet et Boris Zadri en octobre.

Par la suite les signatures de Charles Provost, J. Stan (juillet 1937), Armand Machabey (septembre 1937), Georges Sereval (janvier 1938), J-D Townsend (mars 1938), André Arthaud (septembre 1938), Michel De Bry (octobre 1938) J. Levi Alvares, Lucien Cordier, Pélo (décembre 1938) et Pierre Winandy (mars 1939), A Ledru (mai 1939), Gustave Samazeuilh (juin 1939) apparaîtront. L’équipe en sera là à la veille de la deuxième guerre mondiale.

On a renoncé, faute d’informations systématiques, à établir une biographie, même succincte de ce petit monde2. On peut cependant noter que le journal se partage en trois catégories de critiques, revendiquant un parcours spécifique :

- Les écrivains et les littérateurs (Henry-Jacques, Robert-Sigl, Roger Devigne, Pierre Mac Orlan, Maurice Henrion — également musicien).

- Les musiciens, théoriciens et interprètes (Louis Laloy, Boris Zadri, Armand Machabey).

- Les collectionneurs (Guy Ferrant).

Il faut cependant garder à l’esprit que ces métiers ne se traduisent pas toujours dans l’écriture des journalistes. Roger Devigne peut bien être poète ou Henry-Jacques avoir signé un nombre de livres significatif, leurs articles ne sont pas pour autant des modèles littéraires. On peut même dire ici, au risque d’une certaine simplification, que la tendance générale va vers une fermeture des esprits qui se traduit par une critique généralement appauvrie. On verra dans la dernière partie de ce chapitre que les articles de Robert-Sigl sont plus à mettre au compte d’une résistance des auteurs que d’un véritable mouvement de la critique qui partirait d’un objet nouveau (le disque) pour définir un nouvel espace de pensée. De la même manière, et malgré la présence de journalistes venus de multiples horizons, les critiques de disques proprement dites tendent à se standardiser au fil des mois.

Un autre fait mérite d’être questionné : aucun des critiques de cette jeune revue n’a obtenu le sésame de l’ASCMPDM. Il semble bien que cette petite tribu n’ait pas été considérée par ceux qui exerçaient ce métier comme de véritables critiques, au sens où on l’entendait à cette époque. On pourrait objecter que nombre d’entre eux exercent un autre métier (écrivains où pianiste, pour citer deux activités emblématiques). Mais c’était déjà le cas de certains membres de l’association et ce simple motif ne suffit pas à expliquer leur absence. Un certain nombre d’entre eux ont vraisemblablement entamé leur carrière avec la revue disques (ce qui, dans ce cas, rend le constat logique). Mais l’explication la plus probable tient au statut particulier du critique de disque et sa tendance à se faire l’auxiliaire du marché, à soutenir avant tout l’effort d’une industrie en pleine expansion. Car si le critique de concert dépendait des directeurs de théâtre (qui leur concédaient des billets de faveurs), les critiques de disques doivent s’appuyer sur les éditeurs pour avoir accès aux catalogues et aux nouveautés. Cette coupure, on peut le concevoir, marque une frontière et dessine les contours d’un nouveau métier, avec de nouvelles règles et de nouveaux discours.

Mathias Heizmann

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  1. On a trouvé très peu d’informations sur cet auteur, que ce soit à la Bibliothèque National de France, à la Bibliothèque Historique de la ville de Paris. La revue Disques, quant à elle, ne donne pas d’information sur ses rédacteurs. []
  2. À l’exception notable d’Henry-Jacques, Louis Laloy, Armand Machabey, Boris Zadri, Maurice Henrion []
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